Théorie du complot - Partie 1

Théorie du complot

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Élément du billet de 1 dollar américain figurant l'Œil de la Providence, ce symbole a pu être invoqué comme preuve d'un complot mondial maçonnique ou Illuminati par les partisans de ces théories.
Dessin conspirationniste antisémite et antimaçonnique, montrant la France catholique conduite par les Juifs et les francs-maçons (Achille Lemot pour Le Pèlerin, n° du 31 août 1902).

L'expression théorie du complot désigne la croyance en l'existence d'une conspiration secrète civile, criminelle ou politique, en vue généralement de détenir une forme de pouvoir (politique, économique, religieux). Une théorie du complot se définit comme une « interprétation des événements suivant un plan concerté et orchestré secrètement par un groupe malveillant ». Elle se soustrait à la réfutation, toute preuve contraire pouvant être interprétée comme un faux réalisé par les conspirateurs, et discrédite donc les explications dites officielles, établies par les pouvoirs publics et relayés par les grands médias d'information.

Les partisans d'une théorie du complot sont parfois appelés « conspirationnistes ». Une encyclopédie publiée en 2006[1] recense environ un millier de complots allégués à un moment ou à un autre, parfois reliés entre eux, sur 400 pages.

Sommaire

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Histoire[modifier]

Genèse historique[modifier]

Augustin Barruel, auteur des Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme dans lesquels il affirme que la Révolution française a été organisée par la franc-maçonnerie française et les Illuminés de Bavière.

Si les complots sont aussi anciens que la vie politique, la notion de "théorie du complot" se serait développée pour la première fois dans l'opposition parlementaire à la Couronne britannique au XVIIe siècle : l'opposition menée par Henri Bolingbroke développe l'idée que leurs adversaires politiques, au lieu de préserver les intérêts des sujets en préservant le principe de représentation, augmenteraient les impôts car, payés par la Couronne, ils s'en retrouveraient ainsi mieux payés. Cette culture de l'opposition et de la théorie du complot s'est transmise aux États-Unis, où les colons américains étaient convaincus que la Couronne, mais également tous les Britanniques, souhaitaient renverser leur pouvoir. [réf. nécessaire]

Toutefois, les historiens s'accordent à considérer que la première théorie du complot proprement dite fut celle, répandue à la fin du XVIIIe siècle, portant sur la Révolution française. Pour Frédéric Charpier, ce sont les Mémoires pour servir à l'histoire du Jacobinisme, écrites en 1798 par l'abbé Augustin Barruel, qui constituent l'acte de naissance de « la première théorie du complot » : la Révolution française ne serait pas un mouvement populaire spontané, mais le fruit d'une conspiration antichrétienne. De manière indépendante, l'écossais John Robison sort Les preuves d’une conspiration contre l’ensemble des religions et du peuple mené de toute main par l’ensemble des gouvernements du monde, où il prétend montrer l'existence d’une conspiration des Lumières œuvrant au remplacement de toutes les religions par l’humanisme et de toutes les nations par un gouvernement mondial unique. Charpier y voit le prototype contenant l'essentiel des ingrédients des futurs récits conspirationnistes : une « idéologie réactionnaire », une « subjectivité camouflée dans une fausse objectivité », un « langage haineux »[2], etc. De son côté, Marcel Gauchet déclare que c'est en réaction à Augustin Cochin, dont l'œuvre relaie la même interprétation conspirationniste de la Révolution, que l'expression « théorie du complot » est apparue en France[3].

S'il est vrai que les Constitutions d'Anderson, texte fondateur de franc-maçonnerie a exercé « une influence profonde sur les écrits que produisirent nombre d’initiés ayant appartenu au monde littéraire du siècle des Lumières », il n'est pas obligatoire de postuler l'existence d'une conspiration. Ainsi, « l’influence prêtée abusivement aux maçons est avant tout à rechercher dans le rôle exercé par la formation maçonnique sur les mentalités des initiés », aux idées qui circulaient au XVIIIe et non à quelques conspirateurs spécifiques[4].

La Révolution française peut être ainsi vue comme le premier grand événement de l'histoire du conspirationnisme, dans la mesure où ce bouleversement a suscité des théories de tous bords. Car si l'idée fantasmatique de la Révolution comme coup d'État planifié était relativement partagée, il y avait à l'inverse une très grande diversité des interprétations quant à l'identité des supposés conspirateurs : clubs, loges et autres « sociétés de pensée » passant pour avoir prévu et organisé leur prise de pouvoir, régiments de la guerre d'Amérique, financiers et négociants gravitant autour du Club des Jacobins ou du Club Massiac, etc. La conspiration dénoncée par Barruel dans Mémoires pour l'histoire du Jacobinisme implique même des groupes beaucoup plus anciens, comme les Rosicruciens et les Templiers, qui auraient selon lui perduré. D'autres accusaient les nations étrangères : l'Angleterre, la Prusse... Réciproquement, des révolutionnaires ont accusé les girondins, les modérantistes, les Vendéens, les Autrichiens ou encore les fédéralistes, de comploter « contre » la Révolution.

Évolution historique des théories du complot[modifier]

Sergueï Nilus, un des premiers éditeurs des Protocoles des Sages de Sion, faux document véhiculant la théorie du complot juif.

Les théories du complot du XIXe siècle prennent comme responsables récurrents des sociétés secrètes apparues au siècle précédent, notamment les Francs-maçons et les Illuminatis, mais aussi des groupes plus anciens comme les Jésuites. Au milieu du XIXe siècle, au milieu de la controverse entre marxistes et anarchistes, Bakounine profère sa théorie du complot juif[5] :

Tout ce monde juif, constituant une secte unique exploitante, une sorte de peuple suceur de sang, une sorte de parasite organique collectif et destructeur, d'étendant non seulement au-delà des frontières des États, mais de l'opinion politique, ce monde est maintenant, au moins en grande partie, à la disposition de Marx, d'une part, et de Rothschild de l'autre [...] Le fait est que le socialisme autoritaire, le communisme marxiste, exige une forte centralisation de l'État. Et là où il y a centralisation de l'État, il doit nécessairement y avoir une banque centrale, et là où existe une telle banque, est la nation juive parasitaire, spéculant sur le travail des peuples. [6]

À la charnière du XXe siècle, on voit réapparaître les Juifs, cette fois complotant avec les Francs-maçons, avec le célèbre Protocoles des Sages de Sion, faux document mis au service de l'antisémitisme russe pour justifier et encourager les pogroms et utilisés par la suite par les antisémites européens (dont Adolf Hitler, qui s'y réfère explicitement dans Mein Kampf).

Au XXe siècle, les théories du complot deviennent un élément important de la culture anglo-saxonne. L'assassinat de John F. Kennedy en 1963, considéré comme le fruit d'une conspiration par le Comité HSCA en 1979, a suscité un grand nombre d'élucubrations. De même, les attentats du 11 septembre 2001 ont généré un flot de contestation conspirationniste contre le gouvernement des États-Unis.

À l'aube du XXIe siècle, le filon du conspirationnisme est exploité dans de grands succès populaires comme X-files ou Da Vinci Code. Certains sociologues considèrent, en outre, la généralisation de l'explication par le complot comme un aspect clé de la mentalité postmoderne (voir plus bas).

Enjeux et problèmes autour de la notion[modifier]

Karl Popper

C'est probablement au lendemain de la Seconde guerre mondiale, dans La Société ouverte et ses ennemis[7] (1945), qu'est formulée, sous la plume du philosophe des sciences Karl Popper, la première définition de la théorie conspirationniste de la société (Conspiracy Theory of Society) :

« C'est l'opinion selon laquelle l'explication d'un phénomène social consiste en la découverte des hommes ou des groupes qui ont intérêt à ce qu'un phénomène se produise (parfois il s'agit d'un intérêt caché qui doit être révélé au préalable) et qui ont planifié et conspiré pour qu'il se produise. » [8]

Le philosophe Charles Pigden fait remarquer que cette première définition de la théorie conspirationniste de la société, pourrait être sans objet. Pidgen remet en question l'idée de Popper selon laquelle la croyance en l'existence de conspirations doit toujours tout expliquer, pour la personne qui y croit[9].

En 2008, Jack Z. Bratich propose la première analyse du discours sur les théoriciens des théories du complot. Dans Conspiracy Panics: Political Rationality and Popular Culture[10], Bratich date l'apparition du discours actuel sur le conspirationnisme à la parution de l'ouvrage de Richard Hofstader, The Paranoid Style in American Politics and Other Essays, en 1965[11]. La notion de « style paranoïaque » renvoie à la psychiatrie, mais s'en distingue radicalement :

quand j'utilise l'expression « style paranoïaque », je ne parle pas dans un sens clinique, mais j'emprunte un terme clinique à d'autres fins. Je n'ai ni la compétence ni la volonté de catégoriser des personnages du passé ou du présent comme cliniquement fous. C'est l'utilisation de modes d'expression paranoïaques par des gens plus ou moins normaux qui fait que le phénomène est significatif.
Richard Hofstadter, 1965. The Paranoid Style in American Politics and Other Essays, 1965[12].

Dès lors apparaît un

« changement dans la problématisation (du conspirationnisme). La problématisation ne cherche plus à catégoriser différents "acteurs", mais à établir une manière de penser qui pourraient être adoptée par n'importe quel acteur politique. [...] Il s'agit d'une imitation de raison, qui demande donc une vigilance constante. [...] Le style paranoïaque dans sa forme intérieure populiste n'est pas simplement exilée à l'extérieur du discours politique normal, c'est un danger qui menace constamment de l'intérieur. Bien qu'il soit relégué à la marge de la pensée officielle, il est également parmi nous, tapi au sein de la nation, dans son cœur, au sein la population. Ce n'est pas « nous », mais cela pourrait être n'importe qui. » (Bratich, 2008, p. 32-33)[13]
Affiche de l’Exposition antibolchevique en France occupée, dénonçant l'existence d'une conspiration mondiale judéo-maçonnico-bolchévique (Comité d’action antibolchévique).

Pierre-André Taguieff a identifié quatre grands principes de base des croyances conspirationnistes :

« Rien n'arrive par accident ;
Tout ce qui arrive est le résultat d'intentions ou de volontés cachées ;
Rien n'est tel qu'il parait être ;
Tout est lié, mais de façon occulte. »[14]

Ces croyances concordent avec la sémiologie du délire paranoïaque qui est :

  • généralement basé sur une intuition délirante, faisant ensuite appel au mécanisme interprétatif ;
  • centré sur un seul thème (la jalousie, le préjudice, le complot, l'érotomanie, etc.) ;
  • hautement systématisé : les prémisses sont délirantes; ensuite, le délire se déploie de manière parfaitement organisée, logique, claire, cohérente, pouvant même emporter l'adhésion d'auditeurs.
Article détaillé : délire paranoïaque.

Sur fond de ces principes, se forme la dénonciation d'une « manipulation des masses », dont les croyances sont:

  • l’existence d’un petit groupe,
  • décidé à influer sur les événements, à en prendre le contrôle ou à les provoquer,
  • de façon secrète,
  • afin de prendre ou de conserver un pouvoir politique, et/ou économico-financier, et/ou culturel, etc.

Le groupe conspirateur serait typiquement minoritaire, élitiste et/ou sectaire et utiliserait des moyens politiques, financiers, militaires, psychologiques et/ou scientifiques. Cela implique que cette communauté possède des grilles d'analyse pertinentes et fiables, mais cachées. À partir de cette analyse, elle pourrait développer une action occulte, mais surtout efficace permettant de parvenir à ses objectifs, lentement mais sûrement. Ce sont ces hommes « qui savent l'histoire qu'ils font »[3].

Selon l'historienne Ariane Chebel d'Appollonia : « La théorie du complot, en simplifiant l'espace politique, permet l'économie d'un examen attentif des réalités. »[15]

Risque de débat sophistique[modifier]

Le raisonnement conspirationniste donne fréquemment lieu à un débat sophistique :

L'utilisation de la théorie du complot peut se rapprocher de la méthode hypercritique : toute contre-argumentation peut sembler faire partie du complot, la personne argumentant étant considérée comme manipulée, voire faisant partie du « complot ». On peut aussi assister à un renversement de la charge de la preuve : c'est au tenant de l'explication rationnelle de montrer qu'il n'y a pas eu complot, et les arguments qu'il profère peuvent passer pour des manipulations supplémentaires. La théorie du complot se justifie ainsi par elle-même et n'a en cela rien de « scientifique ».

« Il y a plus faux que le faux, c'est le mélange du vrai et du faux. »
Paul Valéry

Le conspirationnisme est avant tout une logique particulière par laquelle on articule des données. Or, on peut traiter d'événements authentiques sans que cela garantisse la véracité de la logique par laquelle on les relie entre eux. De fait, hormis les sources a priori crédibles mais finalement non vérifiables, les données utilisées par les théories du complot peuvent être issues aussi bien de faux que de sources authentiques. Le conspirationnisme peut ainsi se réclamer d'une documentation « vérifiable » et ouverte au public, tout en livrant une interprétation fantaisiste des données.

La certitude préalable de l'existence d'un complot implique l'analyse de toute information et de tout fait au travers du prisme de cette théorie du complot. Ce biais cognitif est nommé biais de confirmation d'hypothèse. En outre, à cause d'un défaut de distinction entre les données exploitées et leur mise en relation, le simple fait que des données authentiques soient « insérées dans la trame » de la théorie du complot peut valider à tort la trame elle-même. L'évocation d'un complot peut donc mener au rétrécissement de l'univers d'analyse d'un fait, puisque ce fait ne sera mis en relation qu'avec d'autres faits issus de la théorie.

Un argument ad hominem calomnieux?[modifier]

L’expression « théorie du complot » peut être utilisée de façon idéologique ou politique. Sous forme d'accusation, elle peut servir à discréditer une opinion ou une théorie qui, sans pour autant être conspirationniste, fait intervenir l'interprétation d'intentions humaines (ce qui, selon Wilhelm Dilthey, est le cas de toute théorie en sciences humaines et sociales). À ce propos, le sociologue Patrick Champagne et le politologue Henri Maler dénoncent les limites floues du concept de « théorie du complot » ; ils désapprouvent l'usage abusif de l'expression pour étiqueter une théorie ou une opinion, en particulier dans l'espace médiatique où cela peut avoir des conséquences diffamatoires :

« [...] la théorie de « la théorie du complot » remplit des fonctions sociales et idéologiques relativement puissantes et cela d’autant mieux qu’il ne s’agit pas d’une véritable théorie, c’est-à-dire d’un ensemble de propositions cohérentes, discriminantes et falsifiables. Elle annexe à des critiques qui peuvent être fondées des imputations sans preuves qui fonctionnent alors comme de simples calomnies. Et la calomnie peut frapper d’autant plus largement que la théorie de « la théorie du complot » telle qu’elle est construite, est un vaste fourre-tout attrape-tout qui fonctionne par association de mots et mélange tous les genres : journalistiques et scientifiques, théoriques et polémiques, militants et politiques[16]. »

Lorsque le philosophe Noam Chomsky et le spécialiste des médias Edward Herman ont élaboré leur modélisation du fonctionnement des mass media américains, ils ont été accusés de « théorie du complot » par certains contradicteurs. Chomsky, qui est lui-même généralement critique envers les théories du complot[17],[18], rejette l'accusation et dit n'avoir produit qu'une simple « analyse institutionnelle ». Il avance : « à mon avis, "théorie du complot" est devenu l'équivalent intellectuel d'un mot de cinq lettres. C'est quelque chose que les gens disent quand ils ne veulent pas que vous réfléchissiez à ce qui se passe vraiment »[19]. Herman, quant à lui, voit dans l'accusation un « cliché superficiel » et une critique facile qui ne coûte rien[20].

L'accusation de « théorie du complot » pourrait aussi servir à discréditer ceux qui dénoncent un complot bien réel. Cela aurait pour effet de dissimuler encore davantage ledit complot. C'est au nom de ce principe que le journaliste Webster Tarpley, qui pense que les attentats du 11 septembre furent organisés par des membres des services secrets et du gouvernement des États-Unis[21], récuse la disqualification de sa vision à partir de son simple caractère conspirationniste :

« Étant l'une des formes primordiales de l'action politique, le complot est aussi vieux que l'histoire de l'humanité. Machiavel en parle dans un long chapitre de ses Discours ; il entend par là la conspiration visant à tuer le dirigeant pour prendre sa place, comme la conspiration des Pazzi contre les Médicis dans les années 1480. La conspiration est aussi un concept en vigueur dans le droit coutumier anglo-saxon.
L'utilisation de la théorie du complot comme expression d'opprobre est relativement récente. Elle date de la publication du travail de Richard Hofstadter de l'Université de Columbia [...] Le style paranoïaque dans la politique américaine (1964). [...] Toute personne que Hofstadter soupçonne de voir une conspiration quelconque est ipso facto un paranoïaque. C'est oublier la référence nécessaire à la réalité : existe-t-il une conspiration oui ou non ?
Il est impossible de rédiger un écrit d'histoire politique sans admettre, de temps à autre, la possibilité d'accords confidentiels portant sur des actions concertées et déployant leurs effets à l'avenir. [...] quiconque exclut a priori tout complot risque de ne pas comprendre grand-chose à ce qui se passe. On en déduit que la phobie envers la supposée théorie du complot dans nombre de milieux universitaires postmodernes est en réalité un écran de fumée camouflant leur répugnance pour la pensée politique en soi. [...]
« Théoricien du complot », terme fourre-tout servant d'argument ad hominem pour nier l'irréfutable, remonte donc aux années qui ont suivi l'assassinat de Kennedy, quand le public était prié d'accepter que c'était à cause de la politique du gouvernement américain que ce grand crime (ainsi que les assassinats postérieurs de Martin Luther King et Robert Kennedy en 1968) resterait toujours sans solution et que ceux qui n'étaient pas d'accord devaient être voués aux gémonies[22] ».

Analyse de la possibilité d'une conspiration[modifier]

Des auteurs avancent que le phénomène de la conspiration est inhérent à la politique et à l'économie dès lors que des richesses et du pouvoir sont en jeux dans un cadre d'ambitions opposées. L'histoire présente le cas de complots avérés, comme l'opération Himmler organisée par le IIIe Reich pour déclarer la guerre à la Pologne, ou encore l'Opération Ajax destinée à renverser Mossadegh en Iran (l'article Conspiration présente une liste de conspirations historiques). Il arrive qu'une institution juridique considère un « complot » comme étant à l'origine d'événements historiques d'une certaine ampleur : au procès de Nuremberg, le chef d'accusation n°1 contre les responsables nazis était « plan concerté ou complot » (tandis que « crime contre la paix », « crime de guerre » et « crime contre l'humanité » étaient les chefs d'accusation n°2, 3, et 4).

Le philosophe Karl Popper, qui développe une analyse de la théorie du complot dans le second volume de La Société ouverte et ses ennemis, insiste cependant sur le fait que les complots existent mais sont à peu près toujours des échecs et que, ainsi, « les conspirateurs profitent très rarement de leur conspiration »[23].

« [...] les conséquences de nos actes ne sont pas toutes prévisibles ; par conséquent la vision conspirationniste de la société ne peut pas être vraie car elle revient à supposer que tous les résultats, même ceux qui pourraient sembler spontanés à première vue, sont le résultat voulu des actions d'une personne intéressée à ces résultats. »[24]
Karl Popper

Pour Popper, recourir à la théorie du complot pour comprendre le monde est une erreur : cela revient à affirmer que tous les événements sont la résultante d'actions délibérées, effectuées par des personnes qui auraient des intérêts communs et non-contradictoires à ces résultats, et qu'il leur est possible de prévoir avec certitude les conséquences futures d'actions données. Or, pour Popper, rien n'est plus contestable que ce présupposé de départ sur lequel est bâtie toute théorie du complot : il écrit ainsi qu'il est très rare que des actions provoquent exactement le résultat souhaité ou prévu, il y a toujours des effets secondaires imprévus. Popper donne l'exemple d'une personne voulant acheter une maison. Son intérêt est que son prix soit le plus bas possible. Mais du seul fait que cette personne se déclare comme acheteuse, cela fait monter les prix du fait d'un nouveau demandeur sur le marché, ce qui va manifestement à l'encontre de son intérêt. Là est un exemple typique de conséquences néfastes involontaires et inévitables d'une action.

Valeur heuristique de la notion : « tout se passe comme si »[modifier]

Plus récemment, les études sur la notion d'émergence dans un milieu chaotique suggèrent que tout pourrait se passer comme s'il y avait complot sans que personne n'en tire forcément les ficelles de façon consciente[25]. C'est ainsi que sans souscrire eux-mêmes au conspirationnisme, les philosophes Antonio Negri et Michael Hardt soulignent, dans leur livre Empire sur la mondialisation, que les théories du complot ne doivent pas être rejetées par principe[26] :

« [...], nous n'entendons pas suggérer qu'il existe un petit opérateur derrière le rideau, un magicien d'Oz qui contrôlerait tout ce qui se voit, se pense ou se fait. Il n'y a pas un point de contrôle unique qui dicte le spectacle. Celui-ci, toutefois, fonctionne généralement « comme » s'il y avait effectivement un tel point de contrôle central [...], le spectacle est à la fois dispersé et intégré. [...], les théories de conspiration gouvernementale et extragouvernementale pour un contrôle mondial – qui ont proliféré ces dernières décennies – doivent être reconnues comme justes et fausses tout ensemble [...] : les théories de conspiration constituent un mécanisme grossier mais efficace pour approcher le fonctionnement de la totalité. Le spectacle de la politique fonctionne « comme si » les médias, l'armée, le gouvernement, les sociétés transnationales, les institutions financières mondiales, etc. étaient tous consciemment et explicitement dirigés par une puissance unique, même si, en réalité, ils ne le sont pas. »

— Hardt & Negri, Empire, partie III, chapitre 5, p. 392

Analyses psychologiques et sociologiques[modifier]

Les théories du complot et les croyances qu'elles suscitent sont devenues un sujet d'étude pour les sociologues, psychologues et experts en folklore[27],[28], qui les ont traitées scientifiquement et objectivement comme un fait social, sous l’angle de leurs différences et des caractéristiques communes permettant de les définir.

Scénarios d'émergence d'une théorie du complot[modifier]

L'assassinat de Kennedy, un des incidents ayant le plus marqué l'Amérique moderne, a suscité et suscite encore de nombreuses théories du complot.
Les théories du complot sur les attentats du 11 septembre 2001 sont celles qui génèrent le plus de trafic sur Internet.

Les théories du complot peuvent germer de plusieurs manières :

  • par un réflexe de doute de la part du public face aux explications officielles données à un événement. Elles se développent dans l’opinion lorsque celle-ci ne se trouve pas en situation de croire l’explication principale d’un événement donnée notamment :
    • à la suite d’un événement formant un choc moral important (pour la France, notamment la défaite de 1870 ou défaite de 1940),
    • dans des situations de conflit.
    • lorsque la confiance dans le gouvernement et les institutions est très faible. Aux États-Unis, la défiance d’une partie de la population face à l’État fédéral alimente ainsi des théories du complot quant à divers secrets cachés par le gouvernement américain à sa propre population, d’événements politiques (assassinat de Kennedy, attentats du 11 septembre 2001) à l’existence d’extra-terrestres (affaire de Roswell).
  • par la publication d’articles et d’ouvrages remettant en cause les versions officielles. Les personnes suscitant les théories du complot seraient souvent minoritaires et mal connues du grand public, que ce soit à cause de leur goût du secret, de l'entre-soi, ou du risque d'être attaqué en société pour avoir avancé une idée non politiquement correcte, car officiellement inavouable si la théorie était vraie.
  • par la propagande des autorités. En effet, il peut aussi s’agir de l’explication officielle donnée par un État ou une force en présence lors d’une crise ou d'un conflit (cas de la théorie du complot juif dans l'Allemagne nazie).

Typologie des théories du complot[modifier]

Par portée du complot[modifier]

Certaines théories du complot portent sur un élément précis de l’Histoire, d’autres donnent une explication globale à l’Histoire du monde ou au monde actuel.

Dans son livre A Culture of Conspiracy, le politologue Micharl Barkun a relevé trois degrés dans la place que peut prendre l'« explication par le complot » dans l'interprétation du monde[29] : le « conspirationnisme d'événement » (« Event conspiracy theory »), où un complot est considéré comme étant la cause d'un événement isolé et où les comploteurs sont censés s'être concentrés sur un objectif restreint (par exemple, la mort d'une personne) ; le « conspirationnisme systémique » (« systemic conspiracy theory »), où plusieurs événements sont rattachés à un vaste complot à plus long terme, imputé à une communauté qui chercherait à infiltrer progressivement les institutions en place (Juifs, Illuminati, etc.) ; et enfin le « super-conspirationnisme » (« superconspiracy theory »), qui consiste à croire que toutes les conspirations réelles ou supposées, dans le monde et à travers l'Histoire, procèdent d'un vaste plan global voire cosmique, ourdi à très long terme par une puissance ayant les attributs de Dieu (omniscience, éternité, toute-puissance...), plan à l'intérieur duquel les multiples complots opèreraient de façon hiérarchique ou en réseau.

Selon Raoul Girardet, l'explication par le complot est d'autant plus convaincante qu'elle se veut totale et d'une exemplaire clarté[30] ; une telle théorie « totale » postule qu'une seule entité exercerait un complot universel, agissant afin de se répartir des pouvoirs à travers le monde (politique, économie, culture, médias, science, religion, etc.). Cette définition est similaire à ce que Barkun appelle la « systemic conspiracy theory ». La sociologue Véronique Campion-Vincent distingue la catégorie, encore supérieure, des « mégacomplots », rejoingant ainsi la « superconspiracy theory » identitée par Barkun. Apparu dans les années 1990-2000 avec David Icke et repris dans des œuvres de fiction (comme la série X-Files ou le best-seller Da Vinci Code), le « super-conspirationnisme » donne une explication globale de l'Histoire ou du monde, y compris sous ses dimensions métaphysiques[31].

Par nature du complot[modifier]

Une autre forme de typologie peut être faite à partir de la nature du complot ou de ses auteurs.

En se basant sur le cas des États-Unis, Véronique Campion-Vincent distingue « complot d'une élite » et « complot anti-individuel »[31],[32]. Concernant le « complot d'une élite », elle distingue :

Pour leur part, les « complots anti-individuels » viseraient au contrôle et à la répression discrète de l'individu (en particulier par le contrôle mental) par l'État et ses différentes agences, avec la complicité de la science. Certains auteurs, gourous et groupes vont jusqu'à croire que ce nouvel ordre mondial est sous la gouvernance d'extraterrestres (mouvement raëlien, courants ufologiques, Z. Sitchin, M. Tsarion, J. Maxwell...)

Aboutissant en 2007 à une typologie proche de celle de Campion-Vincent pour les « complots d'une élite », les psychologues suisses Pascal Wagner-Egger et Adrian Bangerter ont mis en évidence « deux catégories partiellement différentes de théories du complot :

  • celles accusant les autorités, le pouvoir, les riches, les grandes multinationales, les États-Unis, Israël et les Juifs (théories du complot de type « Système »)
  • celles mettant en scène des minorités (théories du complot de type « Minorités », groupes défavorisés, accusés de profiter des systèmes sociaux, terroristes musulmans, Juifs) ».

Si les théories du complot du type « Système » sont motivées par une peur de ne jamais accéder au pouvoir ou à l'argent, celles du type « Minorités » sont motivées par la peur d'un chamboulement social, de perdre des acquis sociaux. Ces deux types de peurs ne dégénèrent pas toujours en croyances conspirationnistes, mais influencent néanmoins les choix politiques. Wagner-Egger et Bangerter concluent : « Nous avons pu montrer que la peur et la méfiance prédisent les deux types de théories du complot, tandis que l'irrationalité prédit spécifiquement les théories du complot de type « Système ». Le conservatisme politique prédit spécifiquement les théories du complot de type Minorités »[33].



11/08/2011
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